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De la combustion du paysage


Que sont les paysages de Sylvie Bonnot ?

D’abord, pour partir du plus aisément visible, ce sont, sur ses photographies, des images de lieux où nous n’irons sans doute jamais, de terres extrêmes, de pays rudes et inhospitaliers où règnent la glace, la neige, le vent, la tempête. C’est là le fruit de sa récolte photographique, de son lent et pénible cheminement dans ces paysages d’excès, ces banquises, ces escarpements. Ce sont les visions dépouillées, réduites aux lignes les plus élémentaires et aux tons les plus froids, quasi abstraites, qu’elle recueille en arpentant ces déserts, du Spitzberg à Hokkaido, des falaises irlandaises aux Hauts de la Réunion. Solitude, désolation, âpreté en sont la matière même.

Mais il n’est pas seulement question de représentation ici, de voyages et de points de vue. Les paysages de Sylvie Bonnot sont aussi des paysages mentaux, des dessins épurés qu’elle trace parfois en anticipation, mais le plus souvent dans le temps du voyage, sur un carnet de poche, et aussi, en plus grand format, de retour dans son atelier. C’est sa main qui agit alors, et qui, dans un rapport au papier non moins physique que son embrassement du paysage, trace des parcours, des schémas, des trames qui sont évocation, trace et non point image. Creusant le papier comme ses pieds ont tracé leur empreinte dans la roche, le sable ou la glace, elle dessine une autre exploration, elle crée un autre paysage. Ses Coulées, ses Flowers, ses Comètes procèdent de cette même démarche, de cette même exigence, alors que la bombe remplace le crayon.

Et puis l’artiste choisit parfois de s’installer dans un entre-deux, ni seulement vision photographique, ni exclusivement dessin-parcours, mais une fusion des deux, une transposition. Elle peut superposer ses chemins, ses rhizomes, ses dessins de raison géométrique, ses paysages mentaux sur ses photographies, elle peut leur ajouter de la matière picturale qui va occulter l’image, ou bien en écorcher la peau même et en ôter l’infra-mince visuel. Pour elle, la photographie n’est plus seulement une représentation, une image, c’est aussi bel et bien un matériau, qu’on peut découper, griffer, séparer, froisser, brûler, plier. Sylvie Bonnot décolle l’épiderme porteur de l'image pour le reposer, quelque peu froissé, sur un autre support, elle plie des tirages photographiques pour leur donner un relief qui, contredisant la réduction bidimensionnelle de la photographie, lui redonne la troisième dimension perdue dans la prise de vue. Avec la combustion de la gélatine de ses Fireclouds, elle retrouve les brûlages de Raoul Ubac, alors que ses Petites Mues sont des décollements et des repositionnements de cet épiderme gélatineux, plus tourmentés que ceux obtenus par Paolo Gioli avec son rouleau. Ses Lavis sont des dessins dans la gélatine même du négatif et ses Pointes sèches des entailles dans le tirage positif. Détournant le protocole photographique, elle voile le papier sensible à la lumière du jour (Voilés) ou obtient une image au scanner de pierres rapportées de ses périples (Stones).

La magie de son travail vient alors de cette combustion alchimique, de cette navigation entre référent et imaginaire, de cette sublimation du paysage, qui sont, en fait, une tentative ultime d’épuisement de l’image.

Marc Lenot