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SYLVIE BONNOT : SUSPENS, GLISSEMENTS, EMBOITEMENTS, PLIS

Sylvie Bonnot ne cesse de se pose la question du l’empreinte perceptive. Sa nouvelle exposition le prouve. Elle peut être vus du dehors comme du dedans. On y retrouve ses barytes pliés, ses schèmes, ses dessins-photos qui font vivre un autre contact physique avec les lieux et avec l’instant des prises de vue, de la création comme celui de la contemplation offerte l’œil.

Toutes les structures de l’artiste impose un rapport direct et physique avec les supports et leur soutien. Même la feuille de papier d'emballage avec Sylvie Bonnot se s’éloigne de sa fonction première pour devenir « matière consciente au sens où la forme finale est délibérée » dit l’artiste. Cela n'exclut pas le hasard ni l'accident au contraire. Mais la créatrice les récupère avec méthode et soin. De leurs côtés ses prises de vue exacerbe les lignes et la matière tandis que le papier baryté révèle des gammes et des densités de gris qui déplace les lignes du réel vers de nouvelles structures.


Surgit de chaque œuvre un  espace très singulier.  Pour ses « Dessins de Papier » par exemple l’artiste ne photographie pas un objet  ou un paysage de facture naturelle mais un objet construit de mes mains.  Elle crée de la sorte une distanciation. Et la résultante de chacun de ses  gestes laisse apparaître ce qui s'est passé intérieurement. Par exemple l'épreuve du lieu aux abords de la mer d'Okhotsk, en Irlande, ou encore dans l'archipel arctique du Spitzberg ; corps à corps immergé. La mise en scène a donc un rôle importante dans le processus de création. Chaque fois, pour chaque « prise » Sylvie Bonnot  détermine la distance de prise de vue, la quantité de lumière, la manière dont celle-ci va révéler l'intention du Dessin. Une chorégraphie est donc récurrente aussi bien dans l'approche du paysage, dans le travail d'esquisse, et dans le tirage photographique.

L’artiste définit ce dernier comme «  un corps à corps avec la surface du papier baryté ». Ses manipulations contraignent à un étirement du corps, à des basculements de poids, à un équilibre, à une répartition de l'épreuve argentique. Cette pratique joue donc avec le centre de gravité du corps lui-même pris dans ce processus et  dans le centre de gravité des sujets photographiés. Ils le sont le plus souvent dans des conditions extrêmes « afin d'en discerner la monumentalité. La chimie ruisselle le long des bras, court sur la peau. Le poids du papier engorgé pèse sur le dos, contracte les cuisses jusqu'à la plante des pieds. Les bras et les mains doivent respecter continuellement un équilibre délicat et fragile, fermeté et souplesse au contact de la vulnérabilité et de la résistance du tirage » écrit l’artiste.

La surface photographique garde pour but  de saturer le champ de vision. Le regard doit s’immerger, se perdre pour pénétrer les épaisseurs, fouiller les déchirements.  Mais les « Dessins de Papier » résultent aussi des tentatives de nature morte de l’artiste « fascinée par Chardin, les vanités flamandes ou encore les animaux photographiés par Balthasar Burkhard ». Il s’agit aussi parfois de regards croisés avec les pierres cueillies de nombreuses marches. En cherchant un moyen efficace de travailler avec et sur ces pierres en natures mortes photographiques l’artiste est d’ailleurs parvenues à ses « Dessins de Papier ». Puis ses pliages se sont transformés en fantômes. Les traces dessinées, extraites des paysages sont devenues épaisseurs dans le bruissement du papier froissé. Ce bruit est important. Il rappelle de matière métaphorique celui  fracas des vagues, du vent, qui s'engouffre dans les vêtements et hurle aux pierres en effaçant jusqu’au bruit des pas. Le papier devient une « membrane sonore » ou encore « une caisse de résonance ».

Dans ce travail complexe Sylvie Bonnot ne cesse de créer des intervalles et des décadrages qui échappent à la prise unidimensionnelle. Si bien par exemple qu ‘un espace navigable échappent à ceux qui furent les navigateurs. Et c’est peut-être alors que la poésie se fait : l’artiste évoque toujours une sorte d’absence. Du crépuscule à l’aube – et paradoxalement -  ni levant, ni couchant : juste ce peu d’éclat  de l’ordre de l’écharpe renforcer par les bandes de couleurs des « Dessins-photos ». Il permet de distinguer parfois la ligne d’horizon contrecarré par les pans que l’artiste peint si bien que tout paysage devient une fiction.

Ce que propose Sylvie Bonnot à travers ses territoires inédit reste avant tout une déchirure. Une déchirure paradoxale puisqu'elle s'emplit d'apparitions qui la voilent sur le support-feuille " désinhibée par tant d'ivresse où l'huile solide ondule sur le lissé sensuel de ce mètre carré baryté " comme l'écrit l'artiste.  Le monde resurgit dans une étrange surrection et en une sorte de vertige. Paysages ou voyages nous sont proposés à la contemplation particulière : il n'existe plus de séparation entre le " moi ici " et " là bas ". Le champ du regard est l'espace qui l'habite comme si l’artiste en ouvrant son espace nous ouvrait à lui en un jeu de réciprocité absolue.

Afin d'expliquer ce mouvement réciproque, aucune analyse ne possède véritablement de prise. Sans doute parce que l'artiste crée un ordre de rapport qui n'est pas celui du sujet de l'oeuvre à un objet qui le précéderait même lorsqu'elle se sert de la photographie et de son espace. L'espace n'est pas dans le sujet, ni le monde dans l'espace mais dans le mètre carré que Sylvie Bonnot ouvre.   Le là-bas de l'oeuvre comprend ainsi notre présence ouverte et ouvrante mais parce que l'artiste a balisé nos traversées. Chacune de ses oeuvres devient  un champ d'omniprésence (même s'il n'y a âme qui vive) que nous ne pouvons traverser qu'en traversant nous-mêmes. A sa manière l'artiste reprend ce que Robert Delaunay avait compris en parlant de simultanéisme.

Sylvie Bonnot rappelle implicitement que l'on parle trop légèrement de la réalité. Elle nous apprend aussi que le réel est ce que nous ne pouvons imaginer. A savoir : le sur-prenant, l'excèdent de toute prise (mais son effacement aussi). D'où les réseaux  créés dans lesquels jouent la ligne et les structures. Par ses mutations des apparences, des codes et des genres la révélation du " réel " est réellement bouleversante. Celle ou celui qui la reçoit l'éprouve dans la surprise d'être là, en ce face-à-face perturbant qui étonne et détonne à la fois dans ce qui tient du jaillissement et du décrochement.


Jean-Paul Gavard-Perret