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À travers une pratique de la photographie et du dessin, se pose pour moi la question du lieu, du territoire et de l'intime. Cette recherche se développe au cours de déplacements ; parcourir le paysage est devenu le moyen de saisir ce qui en fait la qualité, l'étrangeté ou l'extra-ordinarité intrinsèques. Au cours des dernières années, mes déplacements m'ont conduite en Irlande, en Australie, au Japon et en Ecosse. Les propriétés physiques, géographiques, structurelles, plastiques de ces îles, accentuent les manifestations de l'insularité, de la limite des terres. Je cherche comment interagissent les éléments constitutifs d'un territoire, là où les limites sont mouvantes entre terre et mer, où le temps prend une autre amplitude.

D'un point de vue géophysique aussi bien qu'esthétique, les rapports de forces entre les éléments provoquent des phénomènes sensibles. Par là apparaissent des rapprochements possibles avec des données essentielles de l'histoire de l'art : couleur, geste, volume, fixité de l'image, image en mouvement… Cette démarche m'a amenée à une réflexion de l'approche et de l'épreuve : comment peut-on éprouver un territoire ? Comment le déterminer ?

Dans des paysages à très faible densité, la violence des vents et de l'océan, la pauvreté des sols (tels les champs de pierres des Iles d'Aran en Irlande), leur forte salinité associée à une pluviométrie faible rendent ces lieux hostiles. Au-delà d'une apologie romantique de la grandeur et de la violence de la nature, j'ai choisi de photographier l'étendue, la spécificité et, parfois, la monumentalité de ce que nous qualifierions de " désolation ". L'épreuve, la manière dont on aborde un lieu influencent la perception que l'on peut en avoir. Il impose sa propre manière de le regarder. Sous un soleil de plomb comme par gros temps, sur l'arête des falaises, la contrainte nous force à regarder les stigmates, les marques, les effets produits par les conditions climatiques.

Il y a aussi les moments de calme qui permettent de percevoir d'autres aspects du lieu, leur minimalisme, leurs paradoxes, le " vide " au cours des instants de mise à nu.
L'approche du lieu contraint le corps. Par le climat et le relief, elle touche également à l'intime. De quelle manière l'espace, le paysage vont-ils imprégner la mémoire - qui est aussi une mémoire du corps ? Ce qui m'intéresse est ce qui a cours entre l'effort physique pour accéder au lieu - toujours seule -, la résistance sur place et la résiduelle photographique et mentale. Passer la nuit à plat ventre sur des falaises martelées par les lames laisse une trace physique et sonore. La roche devient caisse de résonance, contre laquelle le corps entier est en contact. On assiste aveugle au rugissement du vent, à la montée des lames, à leur fracas contre la roche, ou au reflux laissant place à un inquiétant silence.

Photographier c'est prendre des notes. Le geste est simple, spontané, mécanique. Il accroche la mémoire. Ces traces photographiques, par leur nombre, forcent l'effort de mémorisation. Plusieurs mois sont nécessaires avant de fixer un ensemble d'images. Après la prise de vue, au cours des lectures successives des photographies, apparaissent des ensembles de dessins. D'autres ont été faits in situ.

La ligne creuse le papier, l'effleure, le geste cherche à restituer la marche, l'attente, les mouvements de ce corps.

Des impressions fantômes surgissent. Le dessin accompagne par son champ propre la photographie. Certaines formes et lignes observées et/ou photographiées resurgissent sur le papier. Qu'il soit au mur ou sur la feuille, le dessin tend à une conquête du territoire à partir duquel il est exécuté. Il apparaît comme un balancier, où oscillent le réel approché des paysages et la réflexion, fantomatique, des impressions persistantes. Qu'ai-je vu ? Que voient les autres ? Qu'en reste-t-il ?

Le dessin, parfois, envahit la photographie. J'appose des lignes d'oilbars à mes mètres carrés de baryté. L'huile fixée à cette surface sensible peut paraître sacrilège. Cela revient à cacher des fragments de l'image, à en perturber la lecture, à contraindre celui qui regarde à se concentrer sur des zones déterminées en créant une autre rythmique colorée sur les gammes de gris argentiques. Ces lignes se jouent de la surface et se moquent du regardeur : " je ne te donne pas ce que tu veux voir, mais cherche encore ".

Les lignes qui s'entrecroisent se surimposent à la structure de l'image et à son contenu. Elles soulignent le changement de statut des photographies, qui deviennent le support du dessin. Elles établissent la résonance entre le lieu " marché " et les pas éprouvés.

Sylvie Bonnot, 2009