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Eros est un rocher...

A regarder de près la genèse du travail plastique de Sylvie Bonnot, on se prend à penser que la photographie est d'abord, sinon un prétexte du moins un auxiliaire pour marcher un paysage, arpenter un territoire, s'y immerger physiquement, se fondre en lui, faire corps avec lui.

C'est ainsi qu'elle parcourt seule, par tous les temps, pendant plusieurs années, la campagne irlandaise.
Lorsqu'elle y photographie des habitations et des autochtones, il semble, malgré une perceptible empathie, que l'on ne quitte pas un instant la thématique du paysage.
Au retour de ces périodes d'immersion, elle développe et thésaurise des centaines de photographies, qu'elle agrandit parfois, mais que, la plupart du temps elle accumule (on aurait dit autrefois qu'elle resserre) dans des boîtes qu'elle a fait fabriquer à cet effet. Une façon de s'approprier, de contenir, de posséder le territoire parcouru ?
Puis elle va partir aux antipodes, travailler dans une contrée radicalement différente, en Australie Occidentale, avec la même passion. Là encore, le paysage, sous une tout autre latitude. la nature sauvage, mais d'une autre nature, la chaleur, les arbres morts, le bush, le desséché à la place de la verdure, la terre rouge à la place de l'herbe verte, l'air qui vibre au lieu du crachin et des bruines Irlandaises.
Mais toujours la mer. Son mouvement, ses fracas, ses jaillissements, ses éclaboussures.
Cet écart majeur dans la nature provoque une mise à distance qui l'amène à évaluer graphiquement les structures des images qu'elle capte.

Bien sûr, la prise de photo a toujours été fondée sur le cadrage, et sur le choix d'une composition dans le format. Mais dans le cas présent, après la déambulation et l'immersion dans le paysage, vient le temps de l'analyse de ce que la marcheuse y a prélevé.

De là naissent les structures linéaires, colorées, qui se superposent à l'image noir et blanc, puis bientôt s'en émancipent pour devenir autonomes.
Le schéma linéaire, libéré de l'image qui l'avait suscité, est évocateur d'un parcours, d'abord en rejouant la transcription d'une sensation de déplacement comparable à celle que l'on éprouve dans un paysage. Mais aussi, plus simplement et plus directement, le dessin lui-même est parcours, celui de la ligne qui court, bifurque de façon plus ou moins aléatoire et obéissant à une logique interne, revient sur elle même pour -sans cesser de se mouvoir- occuper une surface.

Avant l'Australie il y avait eu une première période de dessins. De grands dessins dont le format était adapté à la taille de son corps, à l'envergure de ses bras.
Des dessins gestuels qui, s'ils se référaient toujours au paysage, étaient avant tout des dessins physiques témoignant d'une projection énergétique. Là encore une implication sensorielle, une manière de faire corps avec l'image.

Lorsque Sylvie Bonnot intervient directement à la peinture sur les tirages photographiques, leur format retrouve tout naturellement celui de ses dessins gestuels. Et lorsque les lignes de force se font peinture indépendamment de la photographie, c'est encore cette tension physique que l'on y perçoit. A fortiori lorsqu'il s'agit d'une peinture murale. L'artiste, face au mur, inscrit dans cette vigueur linéaire les sensations fortes qu'elle a pu éprouver dans sa confrontation avec les éléments, dans la proximité d'un corps fragile avec la violence assourdissante de la mer qui bat les rochers. Elle s'efforce ainsi de retranscrire cette sensation éprouvée lors de nuit entières où, étendue à même le sol, tout au bord de la falaise, elle s'est laissée envahir par les vibrations des ondes sonores libérées par le fracas des flots.

Comment s'étonner alors de cette projection anthropomorphique qui, dans un renversement symptomatique, fait du paysage, non pas une métaphore mais une véritable image spéculaire du corps ?
Eros est un rocher chantait Brigitte Fontaine dans un de ses poèmes des années 70.
Dans ce renversement, le paysage va incarner le corps qui s'était fondu en lui.
On peut se plaire à retrouver là des réminiscences de l'érotisme corps/nature des poètes de la renaissance, évoquer les intonations du panthéisme romantique, penser aux grottes et aux vagues de Courbet, et -dans l'histoire immédiate de la photographie- faire référence aux visions sublimes de la mer d'Hiroshi Sugimoto ou encore à la physicalité saisissante des images de Balthasar Burkhard.

Mais Sylvie Bonnot fait plus que réviser ses classiques : ses œuvres opèrent avec une sensualité nouvelle. Parce qu'elle l'a éprouvée, par son propre investissement physique dans son rapport à la nature, et parce qu'elle a puisé à même l'énergie tellurique, il émane de ce qu'elle nous donne à voir, une dimension jubilatoire tout à fait communicative.

Hubert Besacier, 2008